Clean Code est mort ? Le développement logiciel à l'ère de l'IA
L'IA génère du code, les développeurs le relisent. Les principes de Clean Code tiennent-ils encore ? Regard d'un CTO sur l'avenir du développement logiciel.

Yann Offredi
26.02.2026
L'IA génère du code, les développeurs le relisent. Les principes de Clean Code tiennent-ils encore ? Regard d'un CTO sur l'avenir du développement logiciel.

Yann Offredi
26.02.2026
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Pendant soixante ans, l'industrie logicielle a construit un édifice de principes pour qu'un humain puisse lire le code d'un autre humain. Clean Code, SOLID, DRY, conventions de nommage, documentation inline. Toute notre culture technique repose sur un postulat simple : le code doit être compréhensible par celui qui le reprendra demain.
En 2025, ce postulat mérite qu'on le regarde en face. Les développeurs passent désormais plus de temps à relire du code généré par IA qu'à l'écrire ligne par ligne. Et l'IA, de son côté, est capable de comprendre, modifier et faire évoluer du code que nous jugerions illisible, mal structuré, insuffisamment documenté.
La question qui en découle est volontairement provocatrice : si la machine comprend ce que l'humain ne lit plus, la lisibilité humaine reste-t-elle un objectif central du développement logiciel ?
Il faut rendre à César ce qui lui appartient. Clean Code et ses dérivés ont émergé pour une raison concrète : coordonner des équipes d'humains qui travaillent sur la même base de code, parfois pendant des années. Quand un développeur quitte l'équipe, quand un nouveau arrive, quand on reprend un module abandonné depuis six mois, la lisibilité fait la différence entre une reprise en quelques jours et un chantier de plusieurs semaines.
SOLID a structuré la façon de découper les responsabilités. DRY a limité la duplication. Les conventions de nommage ont permis de naviguer dans des projets de plusieurs centaines de milliers de lignes sans perdre pied. Pour un CEO ou un membre de COMEX, ces principes se traduisaient en quelque chose de très tangible : la capacité de l'équipe tech à maintenir le produit dans la durée, à intégrer de nouveaux profils, à ne pas dépendre d'un seul développeur qui "connaît tout le code".
Ces problèmes n'ont pas disparu. Mais les conditions dans lesquelles ils se posent ont changé.
Ce qui a bougé en quelques mois est assez frappant quand on y prête attention. Dans beaucoup d'équipes, le développeur ne part plus d'une page blanche. Il formule une intention, un assistant IA génère une première version, et le travail consiste à évaluer, corriger, affiner. Le geste a changé de nature.
Et puis il y a l'autre versant, moins discuté : l'IA est capable de manipuler du code que nous, humains, aurions du mal à maintenir. Du code dense, peu commenté, avec des structures inhabituelles. Elle le comprend, le transforme, le fait évoluer. Ça pose une question que personne n'avait vraiment anticipée : si l'humain délègue de plus en plus la lecture et l'écriture à la machine, pour qui optimise-t-on la lisibilité ?
On pourrait même aller plus loin. Si l'IA n'a plus besoin de nos contraintes humaines pour fonctionner, va-t-elle finir par inventer ses propres conventions, ses propres langages ? C'est encore spéculatif, mais la direction est là.
J'entends souvent deux réactions quand ce sujet arrive sur la table. La première : "le développeur va disparaître". La seconde : "ça ne changera rien, l'IA ne sait pas vraiment coder". Les deux passent à côté du sujet.
On ne code plus sur des cartes perforées. On ne codera plus demain comme on le fait aujourd'hui. Le métier s'est toujours transformé par paliers, et nous vivons l'un de ces paliers. Le développeur qui tire son épingle du jeu est celui qui monte en altitude : moins dans la ligne de code, plus dans la création de valeur métier. Quel problème résout-on, pour qui, avec quelles contraintes. La technique devient un moyen, pas une fin.
Ce changement de posture ouvre aussi des portes qui étaient fermées. Des stacks ou des technologies hors de portée, que ce soit par manque de temps, de budget ou de compétences disponibles, deviennent accessibles. Un développeur back-end peut prototyper une interface. Un spécialiste Python peut explorer un écosystème Rust. La montée en compétence ne suit plus les mêmes chemins qu'avant.
Là où je refuse de céder au discours ambiant : l'IA ne rend pas les principes de conception obsolètes. Oui, tout le monde peut désormais générer une application, un site web, un outil interne. Quelqu'un qui n'a jamais écrit une ligne de code est capable de produire du code fonctionnel, parfois de qualité correcte, basé sur des décennies de perfectionnement distillées dans les modèles.
Mais "fonctionnel" ne suffit pas quand il faut faire évoluer, maintenir, faire passer à l'échelle. Les design patterns, l'architecture logicielle, la compréhension des contraintes de performance et de sécurité restent nécessaires. Ils changent simplement de niveau d'application : on les mobilise moins dans l'écriture du code lui-même, et davantage dans la conception, la supervision, la validation de ce que l'IA produit.
Les développeurs expérimentés ont ici une longueur d'avance considérable. Leur connaissance des pièges, des compromis, des patterns qui tiennent dans la durée ne disparaît pas. Elle se combine avec la puissance de l'IA pour en faire des experts augmentés. Les profils juniors ou non-techniques, eux, accèdent à la production de code, mais sans ce recul, le résultat reste fragile dès que la complexité augmente.
On vit une période où de nouvelles annonces tombent chaque semaine, où rien n'est stabilisé, où les performances de l'IA progressent de façon continue. Il y a encore quelques années, les débats portaient sur le meilleur langage, la meilleure stack, le meilleur framework. Ces conversations existent encore, mais elles ont perdu une partie de leur pertinence. Les dés sont relancés.
Pour les développeurs attachés à leur craft, à l'artisanat du code bien écrit, cette période peut être déstabilisante. Il faut accepter ce qui se passe, dépasser certaines résistances, trouver où se situe la valeur qu'on apporte maintenant que l'écriture brute du code n'est plus un différenciateur suffisant.
Mais c'est aussi une chance. Peu de métiers offrent la possibilité de vivre une transformation aussi profonde en temps réel, avec la capacité d'y participer activement.
L'IA va continuer d'évoluer, que l'on adhère ou non. Il faut prendre ce qu'elle apporte de meilleur, savoir distinguer la hype des avancées réelles, et accepter par moments de naviguer sans carte. C'est inconfortable, mais c'est exactement ce qu'on appelle apprendre.
Je le redis parce que ça me semble important : l'IA reste un outil. Puissant, transformateur, avec ses avantages, ses limites et ses zones d'ombre. Ceux qui la traitent comme une fin en soi se trompent autant que ceux qui refusent de la considérer.
L'avenir du développement logiciel ne se joue pas dans le choix d'un langage ou d'un framework. Il se joue dans la capacité des équipes et des dirigeants à repenser ce que "construire un produit tech" signifie quand une partie du travail est déléguée à une machine.
Et cette conversation, on n'en est qu'au début.
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